Voyage en autofiction 2/2
Par Nathalie Lenoir,
jeudi 4 mai 2006 à 12:55 -
Analyses films-séries TV
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Suite du voyage dans un royaume ou le nombril est roi…
Se prendre pour Dieu…
Tout aussi profond mais beaucoup moins sérieux, Peau de Cochon de Philippe Katerine est le journal intime filmé d’un artiste qui n’avait jamais tenu de caméra. C’est d’ailleurs toute l’interrogation de l’auteur : suffit-il d’utiliser un caméscope pour faire un « vrai » film ?
Tout au long de cet exercice, Katerine, se prend pour Dieu avec la candeur et la poésie de l’enfance, jouant les observateurs omniscients et tentant de recréer des moments vécus, des sensations, des émotions. Il filme, maladroitement, les lieux de son enfance, sa fille, sa compagne, ses parents et amis. Il enregistre ses propres confidences et fantasmes, mais aussi ceux de ses proches. Assemblage de scènes tour à tour intimes, surréalistes, voire picaresques, le film ressemble à un joyeux bric-à -brac, et il est revendiqué comme tel, mais tout cela est soigneusement préparé, écrit, mis en scène.

Philippe Katerine n’a pas écrit de scénario mais il a rédigé une trame précise, sachant ce qu’il voulait obtenir. Peau de cochon mêle habilement moments intimes et confessions bidons aux accents de vérité. Les scènes sont presque toutes filmées en plan-séquence pour donner l’impression d’êtres prises sur le vif mais on sent qu’elles ont été préparées en amont, voire répétées.
Le montage est sommaire mais réfléchi. Les scènes sont assemblées selon une chronologie et une logique qui illustrent la condition de l’homme et de l’artiste qui n’en est pas moins mortel : il est successivement question d’enfance, du désir de rester enfant (ou de le redevenir), de l’éveil à la sexualité, de la difficulté d’être adulte, de la jalousie, de la douleur que peut engendrer la création artistique dès qu’elle dépend du regard de « l’autre », et finalement, de la mort.
Une section du film illustre le propos de l’auteur de façon provocatrice : le réalisateur présente sa collection d’excréments à Thierry Jousse, critique notamment pour Les Cahiers du Cinéma. Les deux hommes se lancent dans un très sérieux débat sur la matière fécale en tant qu’ « antithèse de l’Eucharistie » et désacralisation de l’œuvre d’art.
Apprenti cinéaste mais artiste à part entière, Philippe Katerine se livre à travers son film à une réflexion ludique et pourtant sincère sur la création.
… ou le Christ.
En matière d’autofiction, tout devient affaire de performance. Certains cinéastes parviennent à devenir les héros de films dont ils ne sont pourtant pas le sujet ! C’est Michael Moore qui a lancé cette « mode » au début des années 90 avec des films comme Roger and me, The big one et surtout, Bowling for Columbine. Si on l’accuse- à tort ou à raison- d’égocentrisme forcené, force est de constater que s’il se met en avant dans ses œuvres, c’est avant tout par militantisme. Moore radiographie la société américaine, tente de comprendre pourquoi et comment elle est partie à la dérive. Son « numéro d’acteur » sert à faire passer un message, des informations ( ses films sont très documentés), son cinéma a pour but de faire évoluer les mentalités.

En 2004, un jeune réalisateur, Morgan Spurlock, utilise la recette Moore et la pousse à son paroxysme dans Supersize me. Comme son illustre aîné, il est omniprésent à l’image et joue les narrateurs. Mais il va plus loin encore, devenant cobaye pour illustrer son propos (la « malbouffe » américaine). Pendant trente jours, Spurlock filme le journal de bord de son expérience, le spectateur médusé le voit se nourrir exclusivement de nourriture de fast-food et se détruire la santé. Le réalisateur se livre tout entier à la caméra et offre son intimité et ses états d’âmes : on le voit chez lui, avec sa petite amie, on le suit chez le médecin, rien ne sera épargné au spectateur, même pas ses vomissements…
Moore comme Spurlock se caractérisent et se mettent en scène tels des héros de tragédie classique : le simple homme qui s’élève contre les puissants, se « sacrifie » pour montrer la voie au « peuple » Ils ont la même démarche citoyenne et prolongent leur combat à travers la publication de livres.
Au printemps 2006 sort Tabac, la conspiration, de Nadia Collot. Ce film, qui a remporté le prix du meilleur scénario documentaire au festival Sunny Side of the Doc, enquête sur les agissements de l’industrie du tabac et dénonce ses manipulations.
Confession ou outil marketing ?
Maints films sont autobiographiques, et ce, quasiment depuis la naissance du cinéma. Mais, sans doute pour surfer sur la vague de ces journaux intimes filmés, certaines œuvres de fiction autobiographiques sont désormais vendues en tant que telles.
En France, l’un des exemples les plus frappants est Claude Berri. Toute son œuvre est émaillée de films ouvertement autobiographiques, co-écrits avec, entre autres, Michel Grisolia, Tonino Benacquista et Philippe Ratton. Chacune des grandes étapes de sa vie, ou presque, a donné naissance à un film. Il a évoqué son adolescence dans La première fois (1976), ses relations avec son père dans Le cinéma de papa (1970), son service militaire dans Le pistonné (1969), sa découverte de la libération sexuelle dans Sex shop (1972), sa rupture avec sa première femme dans Je vous aime (1980), sa crise de la cinquantaine dans La débandade (1999). A plusieurs reprises, il a incarné lui-même son double fictionnel, lequel personnage a parfois porté son véritable patronyme : Claude Langmann.

En 2005, dans L’un reste, l’autre part, Claude Berri raconte l’accident qui a brisé son fils aîné, la rencontre avec son actuelle compagne, qui a mis fin à son second mariage et créé des tensions avec son fils cadet. Même l’intrigue secondaire est inspirée de la vie d’un ami du réalisateur. Comment connaît-on tous ces « détails » ? Tout simplement parce que la promotion du film était essentiellement basée sur cette confession filmique de l’auteur, précédée par… une confession romanesque, intitulée Autoportrait !
Hollywood use et abuse de cet argument de vente, en témoigne la promotion autour du film Elizabethtown (2005) de Cameron Crowe. Petit flash-back: en 2000, sort Almost Famous, un film dans lequel le réalisateur raconte avec tendresse et nostalgie son adolescence au cœur des années 70. Le film remporte un beau succès un peu partout dans le monde mais le suivant, Vanilla sky (2001), pourtant bien plus ambitieux en terme de budget et de médiatisation, connaît un cuisant échec. Pour « amortir » Elizabethtown, Paramount pictures décide à tort de le vendre comme un « Almost Famous bis », alors qu’il n’y a au fond qu’une infime part d’autobiographie dans l’intrigue et torpille le film. Le public, friand de confessions, de déballage intime, est-il resté sur sa faim ?

Il existe néanmoins des démarches beaucoup plus sincères, à l’instar d’une autofiction canadienne pleine d’humour et de tendresse : C.R.A.Z.Y (2005 mais sorti en France en mai 2006) de Jean-Marc Vallée. Cet exemple est d’autant plus marquant que, pour une fois, c’est le scénariste du film, François Boulay, qui se raconte.
Faux documentaires, vraies fictions, tous ces films sont le reflet d’une évolution de notre société. L’explosion de la téléréalité, des blogs, l’apparition de programme qui mettent en lumière les journaux intimes d’anonymes (Cher Journal sur France 2, Ma DV et moi sur NRJ 12), et, d’une manière générale, l’accessibilité à des technologies toujours plus performantes, pousse la jeune génération vers ce déballage intime, cette culture du moi poussée à l’extrême. A l’heure où l’on publie son journal intime, ses photos personnelles sur le Net, où n’importe qui peut se filmer à partir d’un simple appareil photo numérique ou téléphone portable, le tout venant peut devenir la vedette de son propre film. Mais le simple acte d’enregistrer des images ne fait pas de leur opérateur un artiste. Si le fameux « quart d’heure de gloire » prophétisé par Andy Warhol semble effectivement aujourd’hui à la portée de tout un chacun, l’acte de création artistique ne sera jamais l’effet du hasard mais le fruit d’un long cheminement de réflexion, d’écriture, de mise en scène, l’œuvre d’un auteur. Selon Arthur Rimbaud : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance entière, il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend ».
Copyright©Nathalie Lenoir 2006
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