Extraits du discours de Christine Albanel

(...) Cette édition 2008 se tient dans un contexte particulier, nous en sommes tous conscients. Le secteur de l’audiovisuel connaît dans tous les pays des mutations profondes, dues à l’essor des nouveaux médias. La France ne fait pas exception, mais son système de soutien à la création est particulièrement menacé parce qu’il repose sur une solidarité très forte entre les chaînes de télévision et les créateurs. Or, l’évolution du marché publicitaire, qui conquiert aujourd’hui l’Internet, au détriment des médias plus traditionnels, ébranle cet équilibre.

En France l’Etat suit tout cela de très près, conscient qu’un pays qui compte, c’est aussi un pays qui exporte ses images. On l’a bien vu cette année aux Oscars, avec le formidable succès de La Môme. On le voit tous les jours avec le déferlement des séries américaines sur nos écrans, qui, pour être envahissantes, n’en sont pas moins la plupart du temps très bien ficelées, rythmées, drôles et audacieuses. Il n’y a pas de mystère, la qualité coûte cher, et le sous-financement, nous le savons, menace d’abord l’audace et le risque.

La France a tous les atouts pour être un grand pays de l’audiovisuel international. Nous avons des scénaristes de talent, des producteurs et des diffuseurs prêts à prendre des risques, un cinéma vivant et fort sur son propre marché et, je le réaffirme, des pouvoirs publics déterminés à les soutenir et les accompagner.

Je crois profondément que si un seul de ces acteurs est oublié, c’est tout le secteur qui est menacé. C’est pourquoi j’ai souhaité mettre tout le monde autour de la table, pour proposer, ensemble, des pistes d’action afin d’anticiper la mutation profonde que connaît l’audiovisuel et de protéger l’équilibre de la création.

Vous le savez, j’ai chargé David Kessler et Dominique Richard - avec nous ce soir - de mener une réflexion sur les rapports entre producteurs et diffuseurs. Ils ont recueilli les analyses de plus d’une quarantaine d’acteurs concernés directement ou indirectement par cette réglementation. Ce travail approfondi était nécessaire, indispensable, même. La grande qualité de l’analyse des deux rapporteurs - consignée dans leur document d’étape - a été saluée unanimement. Je les en félicite. Malheureusement leur constat confirme nos inquiétudes quant au sous-financement de la création et à l’urgence de redéfinir les rapports entre les diffuseurs et les producteurs.

Ils poursuivent actuellement la discussion avec les chaînes de télévision, les professionnels de la filière de la création, les auteurs et les producteurs. Ils ont déjà dessiné des lignes de convergence entre les points de vue des uns et des autres.
Tous ont convenu, tout d’abord, qu’il fallait donner plus de souplesse à cette réglementation, par le biais d’accords interprofessionnels qui prennent en compte la spécificité des lignes éditoriales des chaînes et leur diversité.
Sur les relations commerciales entre producteurs et diffuseurs, l’idée serait d’établir une correspondance entre l’étendue des droits et le niveau d’investissement dans les œuvres et de tenter de mieux associer les diffuseurs aux recettes des œuvres, dans des conditions qui restent à définir.

Enfin, sur la question du périmètre de définition des obligations de production, on peut se demander si, à l’heure de la TNT, la notion de groupe audiovisuel n’est pas plus pertinente que celle de chaîne de télévision.
Sur tous ces points, il me paraît important que les accords interprofessionnels puissent aboutir dans une chronologie en harmonie avec le calendrier de la réforme de France télévisions.

Par ailleurs, je suis convaincue que l’Etat doit encourager davantage le développement des œuvres audiovisuelles, par des dispositifs incitatifs. La France souffre en effet d’une faiblesse endémique en matière de recherche et développement. C’est d’ailleurs l’un des éléments du diagnostic établi par David Kessler et Dominique Richard.

Il est temps de considérer que le risque est inhérent à ce secteur et d’en prendre toutes les conséquences.
Combien d’essais, de tentatives ratées, pour parvenir à la série qui touchera les téléspectateurs et sera même parfois, comble du succès, immortalisée sur grand écran ?
Par exemple : qui aurait pu croire que la vie de quatre femmes quadras désespérées dans une banlieue pavillonnaire passionnerait la terre entière ? - Que la vie aux Urgences ou dans la police scientifique est si palpitante que plusieurs séries, dans plusieurs pays, les prendraient pour cadre ? Je crois qu’en France nous n’accordons pas encore la place qu’ils méritent aux visionnaires qui sont capables d’imaginer et de défendre, avant tout le monde, de tels projets. Alors, bien sûr, parfois, le public suit, parfois non. Parfois aussi, le public met du temps. Les scénaristes doivent déborder d’imagination, d’audace, non pas pour s’adapter à ce que veut le spectateur lambda – dont on a d’ailleurs souvent, à mon sens, une vision un peu simpliste, le qualimat de France télévision commence à nous le faire comprendre – mais pour surprendre, pour oser quelque chose de différent.

Parce que je suis profondément convaincue que nous avons une carte à jouer sur ce terrain-là, j’ai souhaité prendre dès à présent un certain nombre de mesures pour inclure cette notion de risque dans les dispositifs de soutien de l’Etat à l’audiovisuel.

1. Le soutien automatique des producteurs m’est apparu comme un outil parfaitement adaptable aux besoins des entreprises en matière de développement. Je viens de signer un décret qui donne aux producteurs la possibilité de prendre de vrais risques dans le développement de projets et d’assumer le fait que certains d’entre eux ne verront pas le jour, sans que cela les empêche d’en financer d’autres. C’est une mesure forte, dont je souhaite qu’elle profite à l’ensemble des métiers de la création, et d’abord aux auteurs.

2. Il est temps, en effet, de miser sur l’écriture. C’est sous la plume des auteurs que naîtront les nouveaux concepts. Encore faut-il qu’ils puissent en vivre. Ce temps nécessaire à l’invention, c’est le fonds d’aide à la création qui doit aider à le financer. Le but est de donner à des auteurs débutants ou confirmés les moyens et le temps de s’engager dans des projets ambitieux, d’imaginer de nouveaux univers, de renouveler les genres. Plus de 850 projets ont déjà été déposés et à ce jour 72 ont été sélectionnés. Un million et demi d’euros a été versé directement aux auteurs. C’est un début, mais je veux aller encore plus loin, créer un véritable appel d’air créatif, et inciter les nombreux auteurs de notre pays à saisir cette chance qui leur est offerte.

3. Cet appel d’air, je souhaite qu’il bénéficie à tous les genres, et tout particulièrement aux séries. L’audiovisuel français souffre d’une vraie carence en la matière. Or les séries, nous le voyons bien, sont des locomotives pour toute la création. Elles permettent d’installer des rendez-vous réguliers, de fidéliser l’audience. Elles sont aussi un atout à l’export.
Mais elles sont complexes à écrire, à réaliser, à produire et à diffuser. C’est pourquoi j’ai souhaité que le dispositif de soutien automatique géré par le CNC s’adapte à ce type de productions, et permette notamment de financer un ou deux épisodes pilotes ou numéro zéro.

4. Il me semble aussi essentiel de réfléchir à ces questions en tenant compte du nouvel environnement numérique. Il ne faut plus s’enfermer dans des projets "monomédia". Les modes de diffusion et d’exploitation des œuvres se multiplient. Jamais les créateurs n’ont eu autant de possibilités de rencontrer leurs publics. La nécessité de renforcer les capacités d’écriture et de développement n’en est que plus forte. Dans cet esprit, j’ai souhaité que nos dispositifs de soutien s’ouvrent aux nouveaux modes de diffusion des œuvres, linéaires ou non-linéaires. Dans le même temps, le CNC va amplifier cette année l'expérimentation conduite en 2007 sur la création destinée aux nouveaux supports de diffusion par un nouvel appel à projets multisupports. Il soutiendra aussi la création et la production de contenus spécifiques à Internet et aux écrans de la télévision mobile personnelle.

Mais toutes ces réformes prennent aussi leur sens dans la perspective annoncée d’une véritable révolution dans le mode de financement de la télévision publique, dont la création sera la grande gagnante.
Vous connaissez les objectifs que le Président de la République a assignés à la commission installée le 19 février dernier, présidée avec détermination et engagement par Jean-François Copé. Je tiens à souligner, parce que je sais que cela a suscité beaucoup d’inquiétude, que la Commission a déjà recommandé de compenser une perte de recettes publicitaires, pour l’année 2008, à hauteur de 150 millions d’euros. Et le gouvernement s’engage- je vous l’annonce- à suivre cette recommandation.

(...) Songeons que la fin de la pression publicitaire permettra à FRANCE TELEVISIONS de prendre plus de risques et de temps pour tenter de nouvelles aventures audiovisuelles. Ces efforts devront en particulier contribuer au renouvellement des écritures et des formats de la fiction française. France télévisions a remporté de beaux succès avec la collection Maupassant, excellente fiction en costume adaptée de notre patrimoine littéraire, qui va être prolongée d’ailleurs avec d’autres adaptations de grands écrivains. Ces succès pourraient s’étendre aux séries ancrées dans le réel et le contemporain, voire dans l’anticipation.

Par ailleurs, je veux saluer également les efforts fructueux d’ARTE en ce sens, conformément à son contrat d’objectifs et de moyens.
Notre objectif commun est au fond très simple : c’est que nous ayons à la fin de cette année un service public profondément rénové, vraiment tourné vers la création et l’innovation en matière de télévision, et qui porte l’excellence française dans ce domaine. Pour réussir ce défi nous devons tous unir nos forces, nos idées, notre imagination. Je compte sur vous tous.

Christine Albanel
Ministre de la Communication et de la Culture


 

Article précédent : Brèves cinéma
Article suivant : Brèves scénario
Lien permanent (permalink) :